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Dans un monde idéal, non, l’art, la musique, la poésie ne seraient faits par tous. L’art, la musique, la poésie ne seraient pas faits.
Dans un monde idéal, nous n’aurions que des certitudes. Ou bien nous n’aurions que des doutes. Des doutes, des certitudes ? J’hésite.
Dans un monde idéal, le crime serait toujours parfait. (L’inverse n’est probablement pas vrai : dans un monde parfait, il me semble que le crime ne serait pas l’idéal).
Depuis quelques semaines, un petit film d’initiation à l’économie de la culture circule sur le web, à l’initiative du site lemonde.fr.
Ce petit film a été repris ici et là, et abondamment commenté. En particulier, le site du Monde a publié une brève mais intéressante interview de Françoise Benhamou, professeur à l’Université Paris XIII.
Les remarques de Françoise Benhamou me paraissent tout à fait justes, mais cependant je m’étonne qu’elle ne commente réellement que les deux dernières lois évoquées dans le film.
Non seulement elle ne s’arrête pas sur la première (celle qui note que le bien culturel échappe à la loi de l’utilité marginale décroissante), mais elle prononce cette phrase étonnante, choisie d’ailleurs par le journal pour faire le titre de la page : « La culture, plus on la consomme, plus on a envie d’en consommer ».
Cette question de la consommation est pourtant bien au coeur des problématiques de l’économie culturelle, il me semble.
Dans le Nouveau Larousse Universel de 1948 (la plus ancienne édition que j’aie ce soir sous la main), le mot « consommer » est ainsi défini : « Détruire par l’usage ». S’y ajoute un sens figuré : « Dissiper, ruiner par l’abus ». Dans la page du Wiktionnaire, on trouve tout un ensemble de mots qui vont dans le même sens : « absorber », « détruire », « perdre », « affaiblir », « user », « miner », « anéantir »…
Or, l’usage d’un bien culturel ne le détruit pas, bien au contraire. La valeur d’un livre, d’un film, augmente lorsqu’il est lu ou vu. Et plus encore s’il est partagé. C’est ce qui échappe aux « industries culturelles », qui ne peuvent tirer aucun bénéfice de cette propriété économique exceptionnelle. D’où leur action dévastatrice pour tenter de nous transformer en « consommateur culturel », transformation qui ne peut pas se faire sans une certaine violence, et sans conséquences désastreuses.
Heureusement, ça ne se fait pas sans résistances…
(A lire par exemple sur ce sujet, cette interview de Bernard Stiegler)
Dans un monde idéal, le fait que « tout le monde a ses raisons » ne serait pas, comme le pensait Jean Renoir, « terrible », mais au contraire tout à fait excitant.
Dans un monde idéal, nous n’aurions pas peur du noir.
Dans un monde idéal, l’obscurité nous serait un repos. Mais connaîtrions-nous vraiment la fatigue ?

Cette image est parue dans le numéro d’avril 1935 de la revue Everyday Science and Mechanics, éditée par Hugo Gernsback, écrivain et homme de presse, l’un des pionniers de la science-fiction américaine.
C’est donc ainsi que l’on imaginait, en 1935, un dispositif idéal de lecture des livres. La légende était ainsi rédigée :
« It has proved possible to photograph books, and throw them on a screen for examination, as illustrated long ago in this magazine. At the left is a device for applying this for home use and instruction; it is practically automatic. »
Ce qui me frappe, c’est que c’est bien loin de nos tablettes, mais en revanche finalement pas si éloigné du système de consultation de nos médiathèques publiques – à commencer par le Forum des images.
Dans un monde idéal, il n’y aurait pas seulement des lendemains qui chantent, mais aussi des veilles qui dépleurent.
Dans un monde idéal, que deviendraient les illusions ? Faudrait-il les perdre, les conserver ? Ou multiplier les occasions d’avoir le plaisir de les retrouver après les avoir perdues ?
Cette lettre a été écrite à l’initiative d’un groupe de réalisateurs et techniciens qui souhaitent soutenir Alain Esmery, récemment licencié du Forum des images.
Si vous souhaitez la signer, merci de le signaler à Christophe Otzenberger : otzen@noos.fr.
Nous, réalisateurs, producteurs, techniciens indépendants venons d’apprendre le licenciement d’Alain Esmery, Directeur de la Production du Forum des images.
Loin de nous l’idée de nous immiscer dans les différends entre vous et Alain, mais son éviction subite nous laisse pantois et quelques réflexions nous viennent à l’esprit.
Association de service public, le Forum des images est devenu, en vingt cinq ans, sous l’impulsion d’Alain Esmery, un des lieux incontournables et foisonnants de production et de co-production de films documentaires aux sujets en lien avec Paris.
Des films dits de commande, conçus avec intelligence et talent, parfois proposés à de jeunes réalisateurs auxquels Alain désirait mettre le pied à l’étrier, et des films de création qui ont quelque chose à dire comme le souligne le nouveau logo du Forum des images, des films parfois fragiles qui n’auraient jamais vu le jour si Alain – et toujours avec l’accord de ses Directeurs Généraux successifs – ne les avait coproduits.
Faut-il rappeler qu’ils enrichissent tous le fonds documentaire de cette institution parisienne.
Alain Esmery a été producteur délégué de maints films qui pour beaucoup ont été récompensés en festivals, largement diffusés en France et à l’international.
Il a aussi désiré que les moyens de post-production soient accessibles aux producteurs, et nous a permis de travailler avec des techniciens brillants qui ont contribué à la qualité de nos films, rencontrés sur les productions internes.
Alain Esmery a toujours été le porte-parole fidèle du Forum des images. Intègre, il s’est toujours refusé à produire des projets venant de ses amis, s’ils n’étaient pas adaptés à la mission du Forum, ou dont les propos lui étaient simplement lointains – liberté de producteur. Il a accepté et soutenu des films d’inconnus, et il s’est toujours conduit en partenaire impartial.
Idéal aussi.
Concernant les réalisateurs, il intervenait et toujours à bon escient aux montages, n’hésitait pas à rester avec eux les soirs et parfois les week-ends. Quand ils doutaient, il acceptait toujours la contradiction, revenait le lendemain avec de forts arguments. Sa phrase préférée a toujours été : je pointe les problèmes, les solutions vous appartiennent… Mais savait en trouver et les susurrer.
Il faisait avancer les films.
Jamais de coups bas, jamais de sombres manigances, Alain était toujours avec et pour le film, avec et pour les auteurs, les producteurs et le Forum des images.
Tous les réalisateurs lui ont présenté des premiers montages trop longs, inaboutis, tous ont joui de son expérience, de sa volonté d’aider à faire en sorte que ces ébauches deviennent des films.
Qui n’est pas rentré dans son bureau pour lui montrer une séquence, parfois simplement un raccord, qui n’a pas été ragaillardi quand le moral chutait, qui ne s’est pas délecté de son humour, qui n’a pu lors d’un déjeuner ou d’une courte pause se dégourdir le cerveau ou les nerfs ?
Parler de lui au passé nous est impensable.
Alain Esmery est un producteur de service public comme la télévision en mériterait.
Grâce à lui, le Forum des images a été un lieu de liberté, une bulle que le service public devrait sauvegarder envers et contre tout.
Il ne nous appartient pas de juger des choix éditoriaux du Forum des images, mais Madame la Directrice Générale du Forum des images, chère Laurence, nous tous vous demandons d’entendre, pour paraphraser Beaumarchais, que les rapports de pouvoir ne sont que le plaisir des faibles, qu’une belle discussion peut être salutaire, et nous vous adjurons de continuer de faire en sorte que le Forum reste un interlocuteur privilégié des créateurs que nous pensons être, que la production restera dans vos objectifs.
Et nous ne voyons pas comment vous pourriez le faire sans les qualités d’Alain, qui a donné sa vie, sa passion, au service des images.
Du Forum.