Archive pour la catégorie ‘Lettre ouverte’
Cette lettre a été écrite à l’initiative d’un groupe de réalisateurs et techniciens qui souhaitent soutenir Alain Esmery, récemment licencié du Forum des images.
Si vous souhaitez la signer, merci de le signaler à Christophe Otzenberger : otzen@noos.fr.
Nous, réalisateurs, producteurs, techniciens indépendants venons d’apprendre le licenciement d’Alain Esmery, Directeur de la Production du Forum des images.
Loin de nous l’idée de nous immiscer dans les différends entre vous et Alain, mais son éviction subite nous laisse pantois et quelques réflexions nous viennent à l’esprit.
Association de service public, le Forum des images est devenu, en vingt cinq ans, sous l’impulsion d’Alain Esmery, un des lieux incontournables et foisonnants de production et de co-production de films documentaires aux sujets en lien avec Paris.
Des films dits de commande, conçus avec intelligence et talent, parfois proposés à de jeunes réalisateurs auxquels Alain désirait mettre le pied à l’étrier, et des films de création qui ont quelque chose à dire comme le souligne le nouveau logo du Forum des images, des films parfois fragiles qui n’auraient jamais vu le jour si Alain – et toujours avec l’accord de ses Directeurs Généraux successifs – ne les avait coproduits.
Faut-il rappeler qu’ils enrichissent tous le fonds documentaire de cette institution parisienne.
Alain Esmery a été producteur délégué de maints films qui pour beaucoup ont été récompensés en festivals, largement diffusés en France et à l’international.
Il a aussi désiré que les moyens de post-production soient accessibles aux producteurs, et nous a permis de travailler avec des techniciens brillants qui ont contribué à la qualité de nos films, rencontrés sur les productions internes.
Alain Esmery a toujours été le porte-parole fidèle du Forum des images. Intègre, il s’est toujours refusé à produire des projets venant de ses amis, s’ils n’étaient pas adaptés à la mission du Forum, ou dont les propos lui étaient simplement lointains – liberté de producteur. Il a accepté et soutenu des films d’inconnus, et il s’est toujours conduit en partenaire impartial.
Idéal aussi.
Concernant les réalisateurs, il intervenait et toujours à bon escient aux montages, n’hésitait pas à rester avec eux les soirs et parfois les week-ends. Quand ils doutaient, il acceptait toujours la contradiction, revenait le lendemain avec de forts arguments. Sa phrase préférée a toujours été : je pointe les problèmes, les solutions vous appartiennent… Mais savait en trouver et les susurrer.
Il faisait avancer les films.
Jamais de coups bas, jamais de sombres manigances, Alain était toujours avec et pour le film, avec et pour les auteurs, les producteurs et le Forum des images.
Tous les réalisateurs lui ont présenté des premiers montages trop longs, inaboutis, tous ont joui de son expérience, de sa volonté d’aider à faire en sorte que ces ébauches deviennent des films.
Qui n’est pas rentré dans son bureau pour lui montrer une séquence, parfois simplement un raccord, qui n’a pas été ragaillardi quand le moral chutait, qui ne s’est pas délecté de son humour, qui n’a pu lors d’un déjeuner ou d’une courte pause se dégourdir le cerveau ou les nerfs ?
Parler de lui au passé nous est impensable.
Alain Esmery est un producteur de service public comme la télévision en mériterait.
Grâce à lui, le Forum des images a été un lieu de liberté, une bulle que le service public devrait sauvegarder envers et contre tout.
Il ne nous appartient pas de juger des choix éditoriaux du Forum des images, mais Madame la Directrice Générale du Forum des images, chère Laurence, nous tous vous demandons d’entendre, pour paraphraser Beaumarchais, que les rapports de pouvoir ne sont que le plaisir des faibles, qu’une belle discussion peut être salutaire, et nous vous adjurons de continuer de faire en sorte que le Forum reste un interlocuteur privilégié des créateurs que nous pensons être, que la production restera dans vos objectifs.
Et nous ne voyons pas comment vous pourriez le faire sans les qualités d’Alain, qui a donné sa vie, sa passion, au service des images.
Du Forum.
Cher Alain,
Je t’écris cette lettre encore sous le choc de ce que tu m’as appris ce matin.
Cela faisait plus de 25 ans – quand j’y songe, presque 30, même – que nous travaillons ensemble, à la Vidéothèque de Paris d’abord, au Forum des images ensuite. Ce n’est pas ta décision (ni la mienne, bien sûr) : l’évolution de bien des institutions culturelles, et de celle-ci en particulier, a conduit à ton licenciement.
Car c’est bien de cela qu’il s’agit avant tout : d’un mouvement général qui modifie peu à peu les équilibres entre ce qui compte pour nous, et qui compte moins pour d’autres. Ce qui compte pour moi pèse suffisamment lourd pour que j’aie du mal à imaginer ce qu’il faudrait mettre sur l’autre plateau de la balance pour la faire pencher dans le sens où elle a basculé. C’est sans doute une affaire d’unité de mesure.
Car s’il faut faire un bilan, et la situation nous y invite, on constate vite que « c’est du lourd ».
En trois dizaines d’années, le Forum des images a produit plusieurs centaines de films documentaires. Un fonds incomparable, imprégné de ton énergie, de ta passion et de ton savoir-faire, que tous ceux qui ont travaillé avec toi soulignent. Tu as enrichi aussi ce fonds en devenant l’un des principaux spécialistes européens du film amateur, reconnu par l’ensemble des cinémathèques qui travaillent dans cette direction. Tu as aussi été le garant des « suivis de chantier » et autres « mémoires parisiennes », qui sont venus enrichir la « mémoire audiovisuelle de la Ville de Paris » qui reste l’un des projets de cette institution.
Le cinéma documentaire fait l’indispensable travail de nous « rendre la réalité inacceptable », comme dit Luc Boltanski. Les regards des cinéastes, dans leur diversité, peuvent parfois réveiller les nôtres et déranger nos consciences. Encore faut-il qu’eux-mêmes soient accompagnés dans la construction de leur film. De cela, de ce travail maïeutique irremplaçable, tu es un spécialiste, et j’espère vivement que dans la suite tu pourras faire profiter et partager cet incomparable talent.
La liste des auteurs dont tu as produit les films pour le Forum des images est comme un annuaire du cinéma documentaire français de qualité : Nicolas Philibert, Yves Jeuland, Stéphane Mercurio, Patrick Benquet, Stéphane Moszkowicz, Julien Donada, Frédéric Compain, Luc Verdier-Korbel, Patrick Barberis, Christian Rouaud, Jean-Marc La Rocca, Isabelle Clarke, Laurent Canches, Richard Copans,… J’ai eu l’occasion de parler avec beaucoup d’entre eux, je n’ai jamais entendu que des remerciements pour le rôle que tu as su jouer pour faire éclore leurs œuvres.
J’ai envie d’en citer juste quelques-unes, parmi beaucoup d’autres, qui me viennent à l’esprit à l’instant.
5-7 rue Corbeau, de Thomas Pendzel, un premier film d’une grande finesse et d’une grande intelligence.
La vie est une goutte suspendue, de Hormuz Key, une sorte d’OVNI cinématographique dont le succès décalé a prouvé la justesse du soutien que tu lui as apporté.
Au fin moka, de Boris Joseph, petit film d’atmosphère sur le temps qui passe.
On n’est pas des marques de vélo, de Jean-Pierre Thorn, réquisitoire vif et joyeux contre la double peine.
Au pays de citron, de Frédéric Touchard, petit bijou de douceur et de profondeur sur le temps de l’enfance.
Fragments sur la misère, de Claude Otzenberger, enquête provocante mais salubre sur l’indifférence.
A côté, de Stéphane Mercurio, qui réussit magnifiquement à parler avec justesse de la prison sans jamais y entrer.
…
Et parmi les plus récents, deux autres encore qu’il semble assez grinçant d’évoquer maintenant :
La Gueule de l’emploi, de Didier Cros, où se dévoile l’obscène cynisme à l’oeuvre dans un processus de recrutement.
Les Quinquas dehors ?, d’Antoine Gallien, qui, en particulier, nous rappelle ce dont se privent les entreprises en écartant leurs « séniors ».
Je voulais rappeler tout cela, que le Forum des images te doit, que nous te devons.
Car tous ces films portent la marque de ta chaleur humaine et ta générosité, de ton humour aussi, qualités dont notre société a plus que jamais besoin. – et qui vont ici nous manquer.
« Ce n’est pas parce qu’on dit : « Ferme la porte, il fait froid dehors » qu’il fait moins froid dehors quand la porte est fermée » disait Pierre Dac. Peut-être, mais ça dépend de qui entre et qui sort, non ?
Te voilà dehors : il va faire un peu plus froid dedans. Alors, quand tu seras parti, si tu es libre de temps à autre pour déjeuner, ça me fera du bien de me réchauffer un peu.