Archives d’un auteur

Dans un monde idéal, il faudra veiller à préserver l’imperfection.

Dans un monde idéal, il y aurait effectivement un temps pour tout.

Dans un monde idéal, je chanterais juste, mais Brassens continuerait à chanter faux juste comme il faut.

Dans un monde idéal, le second tour de l’élection présidentielle aurait toujours déjà eu lieu, qu’on en finisse.

Cher Alain,

Je t’écris cette lettre encore sous le choc de ce que tu m’as appris ce matin.
Cela faisait plus de 25 ans – quand j’y songe, presque 30, même – que nous travaillons ensemble, à la Vidéothèque de Paris d’abord, au Forum des images ensuite. Ce n’est pas ta décision (ni la mienne, bien sûr) : l’évolution de bien des institutions culturelles, et de celle-ci en particulier, a conduit à ton licenciement.

Car c’est bien de cela qu’il s’agit avant tout : d’un mouvement général qui modifie peu à peu les équilibres entre ce qui compte pour nous, et qui compte moins pour d’autres. Ce qui compte pour moi pèse suffisamment lourd pour que j’aie du mal à imaginer ce qu’il faudrait mettre sur l’autre plateau de la balance pour la faire pencher dans le sens où elle a basculé. C’est sans doute une affaire d’unité de mesure.

Car s’il faut faire un bilan, et la situation nous y invite, on constate vite que « c’est du lourd ».

En trois dizaines d’années, le Forum des images a produit plusieurs centaines de films documentaires. Un fonds incomparable, imprégné de ton énergie, de ta passion et de ton savoir-faire, que tous ceux qui ont travaillé avec toi soulignent. Tu as enrichi aussi ce fonds en devenant l’un des principaux spécialistes européens du film amateur, reconnu par l’ensemble des cinémathèques qui travaillent dans cette direction. Tu as aussi été le garant des « suivis de chantier » et autres « mémoires parisiennes », qui sont venus enrichir la « mémoire audiovisuelle de la Ville de Paris » qui reste l’un des projets de cette institution.

Le cinéma documentaire fait l’indispensable travail de nous « rendre la réalité inacceptable », comme dit Luc Boltanski. Les regards des cinéastes, dans leur diversité, peuvent parfois réveiller les nôtres et déranger nos consciences. Encore faut-il qu’eux-mêmes soient accompagnés dans la construction de leur film. De cela, de ce travail maïeutique irremplaçable, tu es un spécialiste, et j’espère vivement que dans la suite tu pourras faire profiter et partager cet incomparable talent.

La liste des auteurs dont tu as produit les films pour le Forum des images est comme un annuaire du cinéma documentaire français de qualité : Nicolas Philibert, Yves Jeuland, Stéphane Mercurio, Patrick Benquet, Stéphane Moszkowicz, Julien Donada, Frédéric Compain, Luc Verdier-Korbel, Patrick Barberis, Christian Rouaud, Jean-Marc La Rocca, Isabelle Clarke, Laurent Canches, Richard Copans,…  J’ai eu l’occasion de parler avec beaucoup d’entre eux, je n’ai jamais entendu que des remerciements pour le rôle que tu as su jouer pour faire éclore leurs œuvres.

J’ai envie d’en citer juste quelques-unes, parmi beaucoup d’autres, qui me viennent à l’esprit à l’instant.

5-7 rue Corbeau, de Thomas Pendzel, un premier film d’une grande finesse et d’une grande intelligence.
La vie est une goutte suspendue, de Hormuz Key, une sorte d’OVNI cinématographique dont le succès décalé a prouvé la justesse du soutien que tu lui as apporté.
Au fin moka, de Boris Joseph, petit film d’atmosphère sur le temps qui passe.
On n’est pas des marques de vélo, de Jean-Pierre Thorn, réquisitoire vif et joyeux contre la double peine.
Au pays de citron, de Frédéric Touchard, petit bijou de douceur et de profondeur sur le temps de l’enfance.
Fragments sur la misère, de Claude Otzenberger, enquête provocante mais salubre sur l’indifférence.
A côté, de Stéphane Mercurio, qui réussit magnifiquement à parler avec justesse de la prison sans jamais y entrer.

Et parmi les plus récents, deux autres encore qu’il semble assez grinçant d’évoquer maintenant :
La Gueule de l’emploi, de Didier Cros, où se dévoile l’obscène cynisme à l’oeuvre dans un processus de recrutement.
Les Quinquas dehors ?, d’Antoine Gallien, qui, en particulier, nous rappelle ce dont se privent les entreprises en écartant leurs « séniors ».

Je voulais rappeler tout cela, que le Forum des images te doit, que nous te devons.

Car tous ces films portent la marque de ta chaleur humaine et ta générosité, de ton humour aussi, qualités dont notre société a plus que jamais besoin. – et qui vont ici nous manquer.

« Ce n’est pas parce qu’on dit : « Ferme la porte, il fait froid dehors » qu’il fait moins froid dehors quand la porte est fermée » disait Pierre Dac. Peut-être, mais ça dépend de qui entre et qui sort, non ?
Te voilà dehors : il va faire un peu plus froid dedans. Alors, quand tu seras parti, si tu es libre de temps à autre pour déjeuner, ça me fera du bien de me réchauffer un peu.

    

    The Fantastic Flying Books of Mr. Morris Lessmore, le film qui cette année a obtenu l’Oscar du meilleur court métrage d’animation est un hommage aux livres, mais aussi… aux bibliothécaires, à ceux qui transmettent le goût des livres.

Tout commence par une tornade. Il paraît que les auteurs du film ont été inspirés par l’ouragan Katrina. Ils ont surtout vu la célèbre scène de la tempête du film de Buster Keaton dans Steamboat Bill Junior.

 

 

C’est pourquoi certainement ce jeune homme qui lit tranquillement sur son balcon, au début du film, ressemble à s’y méprendre à Keaton.

La tempête a tout effacé. Les livres sont vierges, et tout est à réécrire. Tout est gris.

Mais c’est Humpty Dumpty qui vient le chercher, le petit bonhomme en forme d’oeuf de la comptine anglaise :

Humpty Dumpty
Sat on a wall,
Humpty Dumpty
Had a great fall.
All the king’s horses
And all the king’s men
Couldn’t put Humpty
Together again !

Humpty Dumpty
assis sur un mur,
Humpty Dumpty
se cassa la figure,
Tous les chevaux
et soldats du roi
Ne purent
le remettre à l’endroit !

   Humpty Dumpty, petit personnage d’un livre bien vivant, qui vole avec ses congénères, et entraîne l’homme au canotier jusqu’à la grande maison des livres, qui a bien besoin de quelqu’un pour s’occuper d’eux.

Une vie à s’occuper des livres, et surtout… à les partager. Chaque livre offert redonne de la couleur aux hommes.

Car autant qu’à Buster Keaton, c’est au Magicien d’Oz que l’on pense. A cause, bien sûr, de cette scène de tornade :

 

 

Mais aussi et surtout pour la couleur qui apparaît au bout du chemin.

Et pour la petite fille, à la fin du film,  qui continue la chaîne des amis des livres…

   Voici ce petit bijou de film :

The Fantastic Flying Books of Mr. Morris Lessmore
de William Joyce et Brandon Oldenburg
site officiel : http://morrislessmore.com/

Dans un monde idéal, les bébés ne naîtraient certainement pas avec les dents à l’intérieur des gencives.

Dans un monde idéal, en principe, aucun écosystème ne devrait avoir besoin du frelon.

Dans un monde idéal, les insomnies ne nous empêcheraient pas de dormir.

Dans un monde idéal, il ne viendrait à l’idée de personne que la Président de la République ne soit pas normal.